Face aux passions populistes, cultiver la raison.

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La raison est moins audible que la passion. Cela n’a rien de bien nouveau. Mais force est de constater que beaucoup, dans les conditions comme dans le contenu des débats publics, concourt à l’aggravation du phénomène. Tous les adeptes de la politique fondée sur la raison devraient s’en inquiéter : il en va de la survie d’un modèle démocratique aujourd’hui vacillant.

Les réseaux sociaux sont devenus une scène incontournable de l’agora citoyenne. C’est encore plus vrai en période de confinement et de réduction des interactions physiques : nous avons à la fois plus de temps à leur consacrer, et ils demeurent un des rares espaces propices à l’échange. Chacun, via Twitter ou Facebook, vit dans une bulle. Consciemment, parce qu’on se sent mieux avec des gens dont on partage les idées, c’est humain. Mais aussi à l’instigation même des algorithmes des plateformes et sans que les internautes aient conscience des communautés ainsi créées via les suggestions et les informations qui leur sont proposées. Ces bulles dessinent des mondes très peu fidèles à la réalité du monde. La masse des interactions y crée l’illusion de la représentativité. Le nombre de likes y tient lieu de mesure de la pertinence d’un propos. Et dans ce monde qui semble infini alors qu’il est en grande partie clos, comment ne pas constater que l’indignation engendre l’engagement plus sûrement que l’analyse ou le témoignage ? Que la recherche du trash et du clash remplace et empêche le plus souvent l’échange d’arguments ? Chacun peut constater à quel point il y est plus efficace de décrédibiliser un contradicteur par un visuel dégradant que par une objection argumentée aux propos qu’il développe. Devons-nous nous en inquiéter ? Je crois que oui.

L’avènement de médias dits « alternatifs » induit un effacement progressif et insidieux de la frontière entre information et propagande, entre journalisme et activités militantes. Il est frappant de constater que les nouveaux nés du paysage médiatique sont quasiment tous des « médias d’opinion ». Leur point commun ? Proposer à leur public des visions du monde formatées qui ne laissent place ni à la nuance, ni à la remise en cause de leurs présupposés idéologiques. Dans le même temps, comment ne pas s’interroger sur une forme de dérive d’une partie du service public ? Sur des antennes dont la raison d’être devrait être le pluralisme, c’est une véritable bulle de filtre qui s’amplifie, dans laquelle ont table et micros ouverts, sans contestation ni réel débat, des tenants d’une même idéologie. Une idéologie à sens unique, de plus en plus sensible à l’indigénisme, à une lecture neo-marxiste du monde, et à une critique obsessionnelle d’un « ultra-libéralisme » que la simple consultation des taux de prélèvements obligatoires et du niveau de nos dépenses publiques devrait suffire à discréditer. Cette évolution des médias, sur un modèle finalement assez proche de la situation américaine, où il suffit souvent de demander à son interlocuteur ce qui lit, écoute ou regarde pour savoir ce qu’il pense, doit-elle nous inquiéter ? Je crois que oui.

Du côté des sciences sociales, qui constituent un apport essentiel au débat public, la recherche académique souffre de la confusion croissante entre démarche de recherche et construction d’une réalité sociale conforme aux préjugés idéologiques des chercheurs. Comment comprendre autrement qu’une égérie de la sociologie française ait pu, dans le tristement célèbre documentaire complotiste « Hold up », mettre en parallèle la crise du coronavirus et – les mots ont-ils encore un sens ?- une « volonté d’holocauste » des pauvres portée par les « riches » ? Comment prendre au sérieux ses excuses tardives, quand on se souvient qu’il y a quelques mois, sans levée de boucliers de ses pairs et ni de ses adeptes, la même prétendait que « l’objectif conscient et déterminé des capitalistes (…) est d’exterminer la moitié la plus pauvre de l’humanité, avec l’arme terrible qu’est le réchauffement climatique. C’est – concluait-elle déjà, à croire que c’est une obsession – un holocauste climatique ». Ces outrances ne sont pas le seul fruit d’un esprit qui se serait mis à divaguer : elles s’inscrivent dans une série plus longue de manquements au simple respect des faits, qui voit, depuis des années et singulièrement depuis la crise des gilets jaunes, des idéologues déguisés en chercheurs disserter sur les inégalités dans un des pays dont le système social et fiscal est l’un des plus redistributifs au monde, décrire un « appauvrissement permanent des services publics » dans un pays dont la dépense publique est la plus massive de tous les pays industrialisés. Les mêmes, aujourd’hui, alors que la réponse à la crise sanitaire mobilise des sommes jamais atteintes en soutien aux entreprises, en aides aux travailleurs, en filets de sécurité pour les plus démunis, continuent, contre toute évidence, à disserter sur le néolibéralisme qui caractériserait nos politiques… Cette « expertise » univoque, qui tient pour vérités acquises des théories plus que contestables, doit-on s’en inquiéter ? Je crois que oui.

Ce mouvement effrayant de disparition de la réalité des faits sous les préjugés idéologiques n’épargne pas les acteurs politiques des sociétés démocratiques. Certains d’entre-eux le revendiquent même, et en ont fait leur marque de fabrique. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque le Président sortant de ce qu’on aimerait être certains de toujours pouvoir qualifier de « première démocratie mondiale » est passé maître en la matière ? Mais on aurait tort de ricaner au spectacle désolant d’un Trump accroché à son pouvoir et à ses mensonges sans nous interroger sur les mécanismes qui ont permis au trumpisme d’accéder au pouvoir, et aujourd’hui de pouvoir prétendre à une présence durable dans le paysage politique américain. Serions-nous donc si à l’abri que cela ? Ne peut-on pas tracer quelques paralèles entre une Amérique pré-2016 qui voyait journaux et télévisions dérouler le tapis rouge à un candidat jugé « atypique » (et surtout garantie de spectacle et donc d’audience), qui voyait des théories et une rhétorique qu’on croyait révolues retrouver droit de cité ? Ne doit-on pas s’interroger sur le terreau – technologique via les réseaux sociaux, médiatique, mais aussi intellectuel- qui a permis à un adepte des « réalités alternatives » (euphémisme pour désigner le mensonge) d’arriver au pouvoir ? Alors que la pensée indigéniste et identitaire dégrade l’esprit des Lumières qui est au fondement de notre modèle républicain, est-il excessif de s’interroger sur le rôle qu’a pu jouer ce courant de pensée importé des États-Unis dans l’accoutumance de la société américaine à la distorsion des faits ? De questionner cette forme de victimisation universelle, utilisée aux deux extrêmes du spectre politique, qui pousse les individus à traquer en permanence les responsables de tous leurs malheurs plutôt qu’à chercher les conditions d’un destin collectif et commun ? Lorsque, sous les applaudissements de figures françaises de l’indigénisme, une éditorialiste du Washington Post relaie la rumeur totalement délirante selon laquelle les enfants musulmans seraient « fichés » dans les écoles françaises, et que, mise face à son mensonge, elle bredouille un incroyable « ok, c’est faux, mais ça n’enlève rien à mon propos » (qui est de dire que la laïcité est une forme de racisme), doit-on s’en inquiéter ? Je crois que oui. Parce que, des deux côtés de l’Atlantique, les mêmes causes (un cocktail explosif entre un populisme d’extrême droite décomplexé et une partie de la gauche et des intellectuels qui larguent les amarres du rationalisme) pourraient bien conduire, si l’on n’y prend garde, aux mêmes effets.

Et si dans tout ce tableau, peu encourageant, il nous faut chercher une lueur d’espoir, je crois que la victoire de Joe Biden constitue un exemple à méditer.

Car si Trump nous démontre à quel point il est facile, pour une démocratie pourtant jugée solide, de basculer dans le populisme et à quel point il est difficile d’en sortir sans qu’elle soit défigurée par l’expérience, c’est peut-être en regardant du côté de Biden qu’il nous sera possible de comprendre comment il est possible de combattre le mal populiste et de résister à l’affaiblissement démocratique qui menace.

Biden n’était à l’évidence pas le candidat préféré du monde intellectuel et médiatique français. Trop « vieille école », pas assez « porteur de rupture », pas assez en phase avec les courants dominants de la gauche intellectuelle américaine, notamment dans sa dimension identitaire. Alors que tous les insoumis, et de nombreux universitaires français n’avaient d’yeux que pour la candidature de Bernie Sanders, qui promettait une campagne fortement marquée au coin de l’idéologie, c’était une forme de mépris qui accompagnait la candidature de Biden, jugé trop centriste, trop réticent à adopter les codes du « wokisme » qui fait florès sur les réseaux sociaux. Bref, pour parler direct, trop chiant. Et pourtant, c’est ce candidat, avec une ligne politique dont il n’a pas varié, qui a engrangé six millions de voix de plus que Donald Trump. Biden le terne s’est refusé constamment, au cours d’une campagne pourtant folle tant dans son déroulement – notamment numérique – que dans ses rebondissements, à hystériser l’opinion, à jouer du symbole, à surjouer les postures idéologiques.

Prenant le contrepied de Trump, mais aussi d’une partie des démocrates qui ont cherché en permanence à idéologiser le scrutin, il a placé la science au cœur de sa démarche politique, jusqu’à en faire un slogan transformé en affiches, projeté sur les écrans de sa première intervention de président élu : « Choose Science over Fiction ». Tant sur la gestion de la pandémie, que sur le réchauffement climatique, il a choisi d’asseoir son projet sur une vision de la science, sur les faits. Et c’est avec la même volonté de rationalisme qu’il a ouvert sa transition vers le pouvoir, en constituant une équipe de gestion du coronavirus qui fait la part belle aux scientifiques.

Depuis le 4 novembre, et alors que le président sortant (sorti par les électeurs) multiplie les tweets tapageurs, les initiatives judiciaires, que ses soutiens saturent l’espace médiatique de déclarations plus outrancières les unes que les autres, Biden joue la sobriété, affichant sa confiance dans la solidité des institutions américaines, et refusant toute escalade dans la polémique.

Et s’il avait raison ? Et dans sa volonté de placer les faits et la science au-dessus des préjugés et des croyances, et dans son refus de succomber aux polémiques qui tirent vers le bas.

Et si, ici, nous nous inspirions de cette démarche qui rejoint finalement deux des « sources originelles du macronisme » dont beaucoup nous parlent sans jamais vraiment les définir – à savoir le refus des postures idéologiques toutes faites, et une forme de détachement vis-à-vis des formes les plus violentes du débat politique classique ?

D’abord pour conforter et adapter nos politiques publiques : Comment ne pas voir à quel point ici, tant pour la crise sanitaire que pour les crises écologique ou sociale, la science est au cœur de tout ? Alors que les populismes de droite et de gauche agitent les peurs (du vaccin, de la 5G, de l’application de traçage de contacts pour casser les chaines de transmission du virus), alors que des questions scientifiques deviennent des sujets de débats politiciens sur lesquels on demande aux citoyens comme aux responsables politiques de se positionner sans avoir les connaissances nécessaires (sur la qualité de tel ou tel traitement, mais aussi sur la dangerosité de tel ou tel produit phytosanitaire), faisons clairement le pari de la rationalité scientifique.

Pour gérer la pandémie, et asseoir des décisions qui pèsent sur chacun d’entre-nous, entravent nos libertés d’aller et venir, modifient notre rapport aux autres et au monde, assumons de nous baser sur la connaissance scientifique – avec ses certitudes, comme ses doutes. Refusons de succomber au poison des marchandages a priori bien intentionnés, qui, pour atténuer les conséquences économiques et sociales des décisions difficiles, conduisent trop souvent par en ignorer les causes sanitaires. Les dernières semaines nous l’enseignent : au bout de ces accommodements déraisonnables, il y a toujours la réalité qui s’impose, plus durement encore que si elle avait été anticipée.

Pour atteindre nos objectifs climatiques comme pour protéger la biodiversité, faisons enfin prévaloir la science et non les préjugés ou les affirmations approximatives, quand elles ne sont pas tout simplement infondées, dans lesquelles des activistes trouvent leurs raisons d’être – à défaut de trouver des solutions aux problèmes qu’ils prétendent combattre.

Lorsque nous devons trancher entre des options de politique fiscale, assumons de nous baser sur des données constatées et factuelles plutôt que d’entrer dans des débats sans fin sur des symboles.

Et dans le débat politique, refusons d’entrer dans la cacophonie ambiante, qui contraint à répondre à des fantasmes ou à des préjugés – en se plaçant sur le terrain choisi par l’adversaire.

Affirmons-nous, assumons de préférer les faits aux jugements, les résultats aux procès d’intentions.

Travaillons au fond, en évitant autant que possible de succomber aux polémiques qui traversent l’actualité, au point de faire perdre tout sens aux choses, et n’ont pour autre but que de créer dans l’opinion une confusion sans laquelle – ils le savent – les populistes ne peuvent espérer l’emporter.

Il y a quelques années, pour résumer sa stratégie, dans une phrase qui tenait et de l’appel aux siens et de l’aveu, Jean-Luc Mélenchon avait dit : « il faut tout conflictualiser ». Ne tombons pas dans son piège, et retenons une autre leçon, celle qui a permis aux américains de se débarrasser au moins provisoirement, d’un pouvoir populiste : face aux préjugés et aux procès d’intention, face à la dévaluation de la connaissance et au mépris de la science, face aux passions tristes qui emportent la raison, notre mantra doit être « il faut tout rationaliser ».