ven

25

sep

2009

A mi-mandat

A presque mi-mandat, dans une longue interview publiée dans son journal de circonscription, François de Rugy fait le point sur son expérience parlementaire et trace des perspectives pour l’avenir.

Si vous deviez retenir les éléments qui vous ont particulièrement marqué au cours de ces deux premières années de mandat, quels seraient-ils ?


Difficile question, tant nous avons eu de dossiers à examiner. Je retiens le travail du dimanche, contre lequel je me suis particulièrement mobilisé. Il illustre une idéologie fondée sur l’argent et le culte de la consommation, au détriment d’un mode de vivre ensemble. A l’Assemblée, le débat a été dur, y compris au sein de la majorité…
A l’inverse, je regrette que sur l’éducation, l’Assemblée soit si peu consultée par le gouvernement. Je pense pourtant que tout le monde aurait à gagner, sur cette question, à ce que les parlementaires puissent s’exprimer, et relayer la réalité du terrain.
Et puis, bien évidemment, il y a la crise. Nous avons été amenés à voter sur des mesures exceptionnelles qui mobilisent de l’argent public à un niveau qui dépasse l’entendement. Je ne pense pas que, dans l’histoire française, aucune Assemblée ait engagé des sommes aussi folles. J’ai ressenti une vraie frustration, une colère même, de voir ainsi engagé notre avenir et nos finances publiques sans contreparties, et sans assurance que les dérives de la financiarisation économique ne se reproduiront pas.


Et à titre plus personnel ?

Mon statut de député m’amène –puisque c’est la loi- à visiter des établissements pénitentiaires, certains situés sur la circonscription. On y découvre la réalité qui se cache derrière les chiffres : la surpopulation, la promiscuité, le délabrement souvent. J’y ai rencontré des personnels pénitentiaires en situation de détresse professionnelle. J’ai croisé des détenus dont la réinsertion est rendue improbable, tant leurs conditions de vie sont peu dignes… De telles expériences sont édifiantes : elles prouvent qu’en matière de lutte contre la délinquance – et il faut lutter contre l’insécurité, qui frappe les plus faibles d’entre-nous-, les discours préfabriqués sont vains et démagogiques.


Député de l’opposition, ce n’est pas frustrant ?


Sous ce régime de l’hyperprésidence, être député c’est un combat, quelque soit son appartenance politique ! Mais, pour autant qu’on s’en donne la peine, on peut parfois peser sur le cours des choses. Voyez l’amendement que j’avais défendu, sur la reconnaissance en France des PACS conclus à l’étranger. Une collaboration efficace avec le Médiateur de la République, un accord de principe du cabinet de la Garde des Sceaux, ont permis de faire revenir la majorité sur son vote initial…
Cela a payé : c’est, à mes yeux, cela aussi, être un député utile.

Pour autant, n’êtes-vous pas le plus souvent réduit au rôle d’opposant systématique ?

Opposant résolu, certes : je représente des électeurs qui ont fait un choix, qui n’était pas celui de la majorité présidentielle, et je pense profondément que la politique menée ne va pas dans le sens de la justice sociale, de la préservation de l’environnement, de l’efficacité économique ou de la démocratie. Mais opposant systématique, sûrement pas .

J’ai participé aux travaux du Grenelle, comme je suis membre aujourd’hui du groupe de travail mixte Assemblée-Sénat sur la crise économique. Je tente d’apporter un point de vue, une sensibilité, de peser sur les choses. Mais je demeure fidèle à mes principes et à mes convictions, ce qui signifie souvent s’opposer !

Vous êtes écologiste : n’avez-vous pas le sentiment que la cause de l’environnement a progressé ces dernières années ?

Dans les discours, peut-être, mais dans les faits ?
Depuis deux ans, qu’a-t-on vu ? Une discussion prometteuse autour du Grenelle, des dispositions un peu timides mais réelles se mettreen place (bonus/malus automobile, incitation à l’amélioration de la performance énergétique des logements), et puis, quand la crise survient, qui offre l’occasion de mettre réellement la conversion écologique de l’économie au coeur du nouveau mode de développement à construire – car qui doute que le système soit à reconstruire ?-, on en revient aux vieilles recettes.
Dans le plan de relance gouvernemental, la part consacrée la nécessaire conversion de notre économie aux impératifs environnementaux est totalement anecdotique : 600 millions d’euros, soit 2% des sommes engagées ! Seuls 10% des investissements supplémentaires programmés par EDF seront consacrés aux énergies renouvelables ! Les mesures de lutte contre la précarité énergétique concernent 50 000 logements modestes. Pour chacun d’entre eux, on alloue une somme dix fois inférieure aux besoins ! Et je crains que l’indispensable fiscalité environnementale ne soit victime de jeux politiques indignes de l’enjeu : entre ceux qui cultivent l’illusion, et ceux qui entretiennent la confusion, la voie est étroite pour qui veut avancer !


Mais Nicolas Sarkozy a récemment reconnu lui même qu’il avait « changé ». Il fait de l’environnement une de ses priorités. Pourquoi ne pas lui faire confiance ?

Ce qui compte, ce ne sont pas les mots, ce sont les actes : le président « change », mais le bouclier fiscal demeure, Sarkozy « évolue », mais la priorité au nucléaire ne change pas, elle. On continue à nous parler de la « réhabilitation du travail », alors que la destruction d’emplois atteint des sommets jamais connus jusqu’ici.

La majorité feint de croire que c’est la crise qui rend les inégalités insupportables. Alors que c’est l’inverse : c’est l’injustice sociale qui a engendré la crise ! Le système économique qui pille nos ressources naturelles et méprise les individus n’a pas “dérivé” comme on l’entend souvent : il a implacablement poursuivi sa course folle pour nous mener au bord du précipice.

On ne peut pas reprocher au gouvernement d’être inactif…


Nous avons un président qui s’occupe de tout, mais ne règle rien.
Les réformes font les unes des journaux, mais pour quelle amélioration de la vie quotidienne ?
Si l’on fait le compte, aujourd’hui, à part une infime minorité de la population – assujettis à l’ISF, amis du pouvoir-, franchement, qui vit mieux aujourd’hui qu’en 2007 ?
Dans le même temps, sur qui pèsent le plus fortement les franchises médicales, les déremboursements, les suppressions de postes dans les écoles, la disparition de la police de proximité, sinon sur les classes moyennes et sur les plus démunis ?
Les multiples réformes engagées – sur les institutions, l’audiovisuel public, la justice-, quelles nouvelles libertés ont-elles créées pour les Français ? Le pouvoir s’est concentré, les contre-pouvoir sont systématiquement rognés.
Des mesures fiscales sans aucun effet sur la consommation « plombent »les comptes publics, et enlèvent à l’Etat les moyens pourtant si indispensables pour l’école, les quartiers, la solidarité.
On a voulu nous faire croire que le creusement des inégalités était le prix à payer pour le développement économique et la croissance. Que la contraction des libertés publiques, sociales, syndicales, était la contrepartie inéluctable d’un pouvoir plus performant et plus efficient.
Une telle politique est non seulement injuste, elle est aussi inefficace.

Quel réquisitoire ! Vous dénoncez, certes, mais que proposez-vous concrètement ?


Etre dans l’opposition, c’est tenter de modifier les projets dans un sens plus conforme à ses convictions – d’où l’importance du droit d’amendement sans lequel il n’y a pas de démocratie réelle.
Mais c’est aussi proposer, dessiner les contours d’une autre politique …

Par exemple ?


J’ai été rapporteur d’une proposition de loi des députés écologistes sur la conversion écologique de l’économie. Cette loi, nous n’y avons pas travaillé seuls, et elle comportait des propositions radicales pour réorienter les investissements publics sur les transports collectifs, pour bannir les subventions au développement des aéroports et des autoroutes, et les réorienter vers des modes de déplacements moins polluants, et tout aussi efficaces dès lors que le service et les niveaux tarifaires sont adaptés.
Nous avions, les premiers, proposé la création d’un chèque vert pour que l’intégralité du produit des taxes destinées à réduire les émissions de carbone soit redistribuée, égalitairement à chaque citoyen.
Bref, nous entendions promouvoir une écologie du quotidien, une écologie incitative plutôt que punitive.

La majorité a refusé ces propositions. Mais on peut toujours espérer un consensus sur tel ou tel élément, et, en tout état de cause, un
tel travail n’est jamais perdu.
Car, encore une fois, être élu d’opposition, c’est aussi préparer l’alternance.

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